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Carte blanche : Pour une conception politique du salaire

Publié le 24 mars 2021

Carte blanche parue dans Le Soir https://plus.lesoir.be/362537/article/2021 – 03-24/­carte-blanche-pour-une-concep­tion-poli­tique-du-salaire

Le salaire sym­bo­lise bien plus qu’un mon­tant per­çu par le tra­vailleur. En tant qu’outil d’émancipation, entre autres, il doit pou­voir res­ter libre­ment négocié.

Le salaire est un élé­ment cen­tral, mais aus­si para­doxal de notre socié­té. Cen­tral, car il concerne près de 4,5 mil­lions de Belges (employé·e·s, chô­meuses et chô­meurs). Sta­tis­ti­que­ment, cette esti­ma­tion devrait être revue à la hausse tant le reve­nu d’une part crois­sante des « faux » indépendant·e·s (Uber, Deli­ve­roo, etc.) relève désor­mais du rap­port salarial.

Il est aus­si para­doxal. Comme contre­par­tie au fait d’obéir à un patron, ce qu’on appelle la subor­di­na­tion sala­riale, le salaire légi­time la domi­na­tion d’une grande majo­ri­té de la popu­la­tion par une mino­ri­té de pro­prié­taires. Un rap­port de domi­na­tion qui peut conduire à la dégra­da­tion des condi­tions d’existence des salarié·e·s (pré­ca­riat, burn-out, expo­si­tion sans pro­tec­tion au risque Covid ! etc.). Dans cette pers­pec­tive, le salaire ne vise qu’à amor­tir quelque peu un vol mani­feste. Le salaire d’un tra­vailleur ou d’une tra­vailleuse du sec­teur pri­vé n’équivaut en effet en moyenne qu’à 55 % de la richesse que son tra­vail a pro­duit. Le reste, c’est, à peu de chose près, le reve­nu de cette mino­ri­té de pro­prié­taires (y com­pris l’amortissement des outils et, quand ils acceptent d’y consen­tir, l’investissement). Alors, lorsqu’on dis­cute d’une « aumône sala­riale » de 0,4 %, lorsque le patro­nat et ses orga­ni­sa­tions repré­sen­ta­tives s’appesantissent sur « l’irresponsabilité » d’une grève par temps de Covid, entre l’étonnement et le dégoût, une ques­tion s’impose : pour­quoi tant de haine contre les salaires et les salarié·e·s ? Ces dernièr·e·s qui étaient, pour­tant, jugé·e·s essentiel·le·s il y a encore quelques mois et dont les savoir-faire devront être mobi­li­sés dans le cadre de la relance économique.

Un levier de transformation

Le salaire n’est pas seule­ment un médi­ca­ment pour nous faire oublier notre condi­tion de « salarié·e qui tra­vaille pour qu’un autre accu­mule du capi­tal », ou encore un droit à consom­mer, il s’agit aus­si d’un puis­sant levier de trans­for­ma­tion poli­tique et sociale, c’est la face moins visible, et pour­tant la plus impor­tante, du para­doxe. C’est une véri­té his­to­rique, plus les salaires aug­mentent, plus les inéga­li­tés régressent, plus la socié­té se trans­forme. Nous n’évoquons évi­dem­ment pas ici le salaire « net » comme pou­voir d’achat, certes cru­cial pour amé­lio­rer les condi­tions de vie des plus précarisé·e·s. Nous trai­tons de cette par­tie du salaire que nous met­tons en com­mun et qui nous per­met de pro­duire des biens et des ser­vices sans la contri­bu­tion des pro­prié­taires. Au tra­vers de la sécu­ri­té sociale, le salaire est, en effet, un puis­sant levier d’investissement dans l’industrie des soins de san­té, si essen­tiels hier à celles et ceux qui lui refusent aujourd’hui un finan­ce­ment cor­rect. Dans un second temps, il contri­bue bien plus que les reve­nus du capi­tal au finan­ce­ment des ser­vices publics. Au tra­vers des dis­po­si­tifs de chô­mage éco­no­mique, ce sont éga­le­ment nos salaires qui, depuis une année, main­tiennent l’économie à flot et per­mettent que les faillites, le chô­mage et la pau­vre­té n’explosent pas lit­té­ra­le­ment. Sur le même modèle, nos salaires pour­raient aus­si contri­buer, à l’avenir, à rele­ver le défi de la tran­si­tion énergétique.

Un outil d’émancipation

Lorsqu’il est com­pris dans cette pers­pec­tive, le salaire nous per­met de sor­tir de notre dépen­dance aux banques, aux acteurs de la finance ou à nos patron·ne·s. Il per­met aux femmes de s’émanciper du patriar­cat, aux chô­meuses et chô­meurs de se libé­rer de l’activation sur le mar­ché de l’emploi et aux per­sonnes plus âgées de ne pas être condam­nées à tra­vailler jusqu’à en cre­ver. Il fait par­tie des outils qui peuvent nous faire pas­ser du sta­tut de consom­ma­teur du monde d’hier, à celui d’architecte du monde de demain. Voi­là l’objet de la dis­corde et de la haine. Voi­là ce qui jus­ti­fie l’opposition auto­ri­taire contre le salaire au sens large : l’oligarchie des action­naires, pour faire croître son capi­tal et son pou­voir, a besoin d’un monde où la nature, les femmes, les migrant·e·s, les jeunes, etc. peuvent être exploi­tés sans limites. La force col­lec­tive qu’offre le sys­tème sala­rial nous per­met d’inventer un ave­nir éco­lo­giste, fémi­niste, éga­li­taire, un monde où on pour­rait lar­ge­ment se pas­ser des action­naires et des finan­ciers. Voi­là l’objet de leur oppo­si­tion féroce à la liber­té de négo­cier l’usage des richesses que nous créons.

Un droit qui doit rester librement négocié

Mais, pour que cette éman­ci­pa­tion col­lec­tive prenne corps, le salaire ne peut être réduit à une norme de mar­ché et le sala­rié à une mar­chan­dise comme ils le sont, tous deux, par la loi de 1996. Pour que cela prenne corps, le salaire doit res­ter un droit libre­ment négo­cié au cœur de la conflic­tua­li­té sociale. Contrai­re­ment à ce qu’assène la droite, très peu libé­rale pour le coup, la grève pour le salaire est le fait de citoyen·ne·s res­pon­sables qui luttent pour évi­ter un retour à l’anormal et qui ont tiré col­lec­ti­ve­ment les leçons d’une année de confinement.

Nous sou­tien­drons les orga­ni­sa­tions syn­di­cales lors des grèves du 29 mars et conti­nue­rons à lut­ter, tou­jours, pour que cette concep­tion éman­ci­pa­trice du salaire rem­place la norme de 1996 !

*Signa­taires : Fran­çoise Ber­nard (SET­Ca Liège-Huy-Waremme) ; Felipe Van Keirs­bilck (CNE) ; Fred Mawet (CGé et Attac) ; Guy Mal­fait (ATD Quart-Monde) ; la San­té en Lutte, METAL (Mou­ve­ment des Étudiant.e.s Travailleur.euse.s des Arts en Lutte) ; Noé­mie Van Erps (Femmes Pré­voyantes Socia­listes) ; Alain Adriaens (POUR.Press) ; Fran­çois Gobbe (Réseau Jus­tice Fis­cale et Kaî­ros) ; Oli­via Swarcz­burt (Ren­contre des conti­nents) ; Ber­nard Duterme (CETRI) ; Jean-Fran­çois Tamel­li­ni (FGTB Wal­lonne) ; Lau­rie-Anne Van­blé­ricq (La Chambre des Com­pa­gnies de Théâtre pour Adultes) ; Wer­ner Van Heet­velde (Cen­trale Géné­rale de la FGTB) ; Michel Van­hoorne (Forum Gauche Eco­lo­gie) ; Alain Willaert (Conseil bruxel­lois de coor­di­na­tion socio­po­li­tique) ; Oli­vier Bon­fond (CADTM et Ce-pag) ; Bru­no Bau­raind (Gre­sea).

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